ESSAI SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE L'AUTEUR.
Ouvrage Posthume de Jacques-Nicolas Lemmens publié par les soins de L'Abbé Joseph Duclos - 1886.

XIX - XX


     L'ascendant qu'exerça M. Lemmens sur les organistes de son époque, n'est pas dû seulement à sa prodigieuse virtuosité : il tient encore à une autre cause que nous allons faire connaître.

    Après François Couperin, que l'histoire a surnommé le Grand, le véritable style de l'organiste cessa d'exister en France. A partir du XVIIIe siècle, en effet, et à de rare exceptions près, les artistes français portèrent toute leur attention sur les effets de l'instrument, sur les oppositions de sonorité, sur les combinaisons des jeux et des claviers et sur les moyens de satisfaire les instincts sensuels des auditeurs. Quant à l'Allemagne, elle avait, à la vérité, conservé les saines traditions de la musique classique; mais - il faut bien le dire, - le style de Jean-Sébastien Bach, si incomparable qu'il soit, n'est pas approprié aux exigences de notre sainte liturgie. Chez nous autres, catholiques, l'orgue est l'expression de la prière publique dans les temples consacrés à la Religion¹; chez les protestants, au contraire, la musique n'est qu'une solennité extérieure, appelée à relever un culte qui est froid de sa nature. Il y avait donc un nouveau style à créer, un style qui fût en rapport, d'une part, avec la sévérité du sentiments religieux, et, d'autre part, avec la vivifiante chaleur du culte catholique.

    C'est à cette création que M.Lemmens consacra tout son génie.

    Voici en quels termes il s'est exprimé lui-même, à ce sujet, dans la première session de l'Assemblée générale des catholiques à Malines : "Jean-Sébastien Bach, dit-il, fut un des premiers à écrire dans le vrai style de l'orgue. Il l'a fait avec une science qui ne sera peut-être jamais égalée; mais, il était protestant, et il semble que les exigences et la froideur de ce culte soient la cause de l'absence de sentiment religieux que l'on remarque généralement dans cet auteur. On y trouve, au plus haut degré, l'esprit, l'intelligence; mais, à notre point de vue catholique, le cœur paraît y faire défaut. L'harmonie et la fugue, qui sont la base de ses compositions, ne suffisent pas. La mélodie doit jouer un plus grand rôle dans l'art catholique, par la raison que le culte extérieur de notre religion est destiné à répondre à tous les sentiments nobles de l'âme, depuis la plus profonde douleur jusqu'au plus grand enthousiasme".

"Mais, c'est à condition que la mélodie soit fondée sur l'harmonie. Sans celle-ci, on tombe dans un style léger, dénué d'intérêt, lequel est pire que le style froid et purement scientifique que j'ai signalé comme n'ayant pas la chaleur, l'entrain et la verve qui conviennent au culte catholique. Je crois donc qu'il y a lieu de créer un genre nouveau dans le sens que j'indique, et tel est l'objet constant de mes études²."

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¹Cf.les Oeuvres complètes du Cardinal Giraud, 5e édition (Lille, Lefort, 1863, p.280).
²Cf. De la musique religieuse : les congrès de Malines (1863 et 1864) et de Paris (1860) et la législation de l'Église sur cette matière, par T.J. DE VROYE et X. VAN ELEWYCK (Paris, Lethielleux, 1866, p.138).
  A peine livré à la publicité, ce discours souleva des critiques. On alla même jusqu'à insinuer que M.Lemmens se croyait supérieur à Jean-Sébastien Bach. Cette accusation semble vraiment étrange, lorsqu'on se rappelle que notre vénéré Maître professa toujours pour l'immense et sublime génie de Bach un culte de profonde et enthousiaste admiration. Ayant à tracer la différence radicale qui existe entre l'organiste catholique et l'organiste protestant, il s'attache à l'essence même du catholicisme et du protestantisme considérés comme sources d'esthétique musicale religieuse. Nous n'entrerons pas ici dans les gracieux développements donnés par M.Lemmens à sa thèse d'autant plus indiscutable qu'elle est fondée sur la nature même des choses. Que si l'on veut maintenant soumettre les oeuvres de Bach au criterium de ces principes, il est facile de constater que l'immortel cantor de Leipzig n'a point composé ses pièces d'orgue pour le service de l'église catholique, mais pour celui du temple protestant. Toutefois, quelques-unes de ses fugues renferment des mélodies ravissantes, pleines d'onctions et de sentiments religieux. Ces fugues, assurément, sont dignes de faire partie du répertoire d'un artiste catholique. Quant aux oratorios, messes et autres compositions vocales de Bach, l'auteur éminemment religieux et inspiré par les paroles liturgiques ou bibliques, mérite, sans conteste, les plus éclatants hommages des musiciens catholiques. Avec quelle admiration n'avons-nous pas entendu notre Maître faire l'éloge de la messe en si mineur ! Que son style était grand, noble, élevé, puissant, lorsque, dans ses tournées artistiques en Angleterre, il exécutait la Passion selon Saint-Mathieu ! Franchement, prétendre que M.Lemmens fut jaloux de la gloire de Bach, ce n'est point le fait d'une critique juste et loyale, car, dans de pareilles conditions, toute étude esthétique, tout examen d'un point quelconque d'application pratique, ne sont guères possibles.



























































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